“Mes réflexions sur Le Livre du Boz” par Sandrine Rochez
Par Sandrine Rochez, cofondatrice de la Moire
A vouloir comparer et confronter Le Livre du Boz aux géants de la littérature, trois œuvres majeures peuvent être invoquées d’emblée. (Il y en aurait bien d’autres, sûrement, à scruter, de Goethe à Nietzsche à Kafka en passant par Nerval et même Proust…, néanmoins des choix s’imposent.)
Ces trois œuvres élues qui me paraissent répondre à la complexité du Livre du Boz sont :
La Divine Comédie (1314-1320) de Dante (1265-1321), le Don Quichotte (1605-1615) de Cervantès (1547-1616) et enfin, plus proche de nous, et peut-être moins connue aussi, l’œuvre romanesque d’Albert Cohen (1895-1981) qui constitue au total, comme chez Julien Friedler, un seul et même livre toujours réécrit, voire un cycle, composé de Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969). (Petite anecdote : Les Valeureux faisaient partie de Belle du Seigneur, c’est l’éditeur Gallimard qui arbitrairement a choisi de les dissocier, reproduisant ainsi le dilemme de l’auteur écartelé entre le monde des gentils et celui de sa chère tribu, afin de diminuer le nombre de pages de Belle du Seigneur qui était déjà très consistant).
La première évidence, le premier point d’ancrage entre nos quatre livres est que l’on y suit l’histoire d’un héros, d’un homme arrivé « au milieu de sa vie », aux prises avec la folie (l’égarement, la crise morale, intellectuelle, religieuse…) et l’amour. Idéalisation (qui peut aussi bien mener tout à son contraire) excessive de la femme aimée (Dante et Béatrice ; Don Quichotte et Dulcinée ; Solal et Adrienne, Aude, Ariane ; Adam et Marguerite). Il y a aussi en commun une expérience et une démarche interrogative du monde. Un voyage, tant intérieur que géographique. Un cheminement religieux. Il y est aussi question de procès, de règlements de comptes, avec soi-même et vis-à-vis des autres. Dante est justicier, il fouette avec des flammes et damne, de même que Julien Friedler démasque les escrocs en action à l’aube du troisième millénaire. José Bové, Jacques Chirac ou encore José Saramago, pour ne citer qu’eux, sont nommément vilipendés dans le Livre du Boz. Ce sont des œuvres inscrites dans l’histoire de l’individu comme dans notre Histoire à tous. De l’Enfer de Dante au monde décrit dans l’univers du Boz il y a une parenté évidente. L’Enfer est omniprésent dans le Boz et ses évocations des guerres de religion, de la révolution française, de la Shoah, jusqu’aux kamikazes du World Trade Center et des attentats dûs à la mouvance d’al Qaïda qui suivirent. Le Boz est un monde peuplé de cadavres et d’horreurs en tous genres. On trouvera chez Don Quichotte le récit du captif (mise en abîme comme les récits de L’ombre du rabbin insérés dans le Boz) qui rappelle la participation de Cervantès à la fameuse bataille de Lépante et sa condition de prisonnier ; qu’on se rappelle aussi de l’épisode, sorte de cauchemar éveillé, dans Belle du Seigneur, de Solal, mis au pied du mur par l’Histoire, qui rejoint la naine Rachel dans sa cave à Berlin, pour partager le sort des Juifs persécutés.
Dans son introduction à l’édition bilingue de l’Enfer de Dante, Jacqueline Risset écrit :
« Précisément, ce qui a toujours rendu l’Enfer fascinant, même aux périodes où le reste de l’œuvre était devenu presque incompréhensible, c’est la radicalité d’un imaginaire qui se montrait capable de transformer une série de représentations séparées et répétitives […] en une architecture mystérieuse, à la fois extrêmement variée et profondément unitaire, et d’une originalité complète par rapport aux récits et visions qui précèdent. »
Ces mots que j’ai soulignés en gras semblent avoir été écrits pour le Livre du Boz dont la gageure est d’être complètement original « par rapport aux récits et visions qui précèdent » et cela presque 700 ans après Dante. Les dimensions plastiques du Livre du Boz constituent à ma connaissance une création unique à ce jour dans la littérature.
Une autre « critique » de la Divine Comédie, rédigée par l’écrivain français Frédéric Ozanam (1813-1853), grand spécialiste de l’œuvre de Dante, m’a paru aussi coller étonnamment et admirablement bien au Livre du Boz :
« La Divine Comédie est en quelque sorte le résultat composé de toutes les conceptions du Moyen Age, chacune desquelles à son tour résulte d’un long travail poursuivi à travers les écoles chrétiennes, arabes, alexandrines, latines, grecques, et commencé dans les sanctuaires de l’Orient. Il importerait de suivre cette longue généalogie. Il importerait de savoir combien il faut de siècles et de générations, combien de veilles ignorées, de pensées péniblement obtenues, abandonnées, reprises, transformées, pour rendre possible un tel ouvrage : ce qu’il coûte et, par conséquent, ce qu’il vaut. »
Ce passage me rappelle l’immense savoir encyclopédique contenu et remanié dans le Livre du Boz, sorte de synthèse poétique et visionnaire du monde actuel (cf. L’Europe en péril ou le monde du fantasme) englobant les expériences passées.
Il y a aussi analogie entre le scribe du Boz et Dante, le « scribe de la matière divine », chargé d’une mission dont le livre sera le signe et l’aboutissement. De temps en temps, Dante s’arrête dans son voyage merveilleux pour penser au livre encore à écrire, se demandant s’il aura la force de soutenir la bouleversante vision finale, et comprenant tout à coup, que le seul moyen de parvenir à l’expérience insoutenable est d’y entrer encore plus, et de l’écrire. Il est aussi question du Livre du Boz dans le Livre du Boz, de son écriture, de sa possible contrefaçon et même de sa relecture. Comme dans Don Quichotte, où l’on entend parler du livre des célèbres aventures de Don Quichotte et Sancho Panza à travers l’Espagne et de la contrefaçon du 2ème livre parue en 1614.
Le monde de Solal (Solal des Solal, fils du rabbin Gamaliel, dont l’oncle Saltiel se demande s’il est le Messie) est profondément dichotomisé. D’une part il se développe dans la société des gentils (bourgeoisie genevoise, ascension sociale dans la Société des Nations) et convoite la femme occidentale tandis que d’autre part la troupe des Valeureux, branche cadette des Solal (composée de son oncle Saltiel, de Mangeclous, de Michaël, de Mathatias et de Salomon) surgit pour lui rappeler son appartenance au peuple Elu.
Dans le Livre du Boz, nos trois compères (Jack Balance, Moi et moi) seraient les équivalents des Valeureux pour Solal, de Sancho Panza pour Don Quichotte ou encore de Virgile pour Dante.
Ils sont là pour guider le héros, lui rappeler sa condition, sa conscience, sortes de Jiminy Cricket.
Le Livre du Boz est l’histoire tragique d’Adam Smith en prise avec ses démons tel Dante dans l’Enfer ou Solal pris au piège de l’amour qui conduit à la mort.
Il y a aussi le ton humoristique qui allège quelque peu la tragédie donné par Sancho Panza, les Valeureux ou les nombreux personnages du Boz. Leur pittoresque est mis en avant et accentue encore la solitude du héros (Solal : un nom de soleil et de solitude). Un héros victime de lui-même, de ses désirs, qui tente d’inventer ou de restaurer un monde perdu, pour se protéger, où il se sentirait hors de danger et qui néanmoins le conduit à sa perte. Adam Smith, humain trop humain, qui tente de survivre dans un monde éclaté en créant son propre univers, autarcique, afin de reprendre le contrôle d’une vie qui lui échappe.
Don Quichotte : le monde de la chevalerie ; Solal : le huis clos de l’amour.
Adam Smith : le monde des origines.
Sandrine Rochez, cofondatrice de la Moire