Mon premier personnage - Jack Balance
Je trouvai mon premier personnage au fond d’une boite d’allumettes .
Il dormait à poings fermés.
Il s’appelait Jack Balance et je le connaissais depuis longtemps.
Ce jour-là, je me trouvais à Milan, devant un immeuble de trois étages, sis au 11 via delle Stelle. Il devait être environ 22h et la maison était violemment éclairée. Eclats de voix. Musique disco. Va-et-vient des invités. L’ambiance était à la fête. Par la porte entrebâillée, j’entrevis un drôle de bonhomme. L’individu était habillé d’une chemise de nuit, et d’un bobo à pompon.
Dans sa main droite, il tenait un bougeoir avec une chandelle éteinte.
Il courait dans les couloirs en criant « Je cherche la lumière ! Je cherche la lumière ! Je vous en prie éclairez ma chandelle ! » Les badauds s’arrêtaient, souriaient, pour l’oublier aussitôt. Ce « chercheur de lumière » sera récurrent. Le Boz lui consacrera un chapitre sur les mille qu’il contient. Un hymne sera même composé à sa mémoire.
En attendant, d’un signe de la main, il m’invitait à entrer.
Toutefois, j’hésitais à franchir le seuil. Affligé d’une timidité maladive, je ne voulais pas m’introduire chez de parfaits inconnus.
Sous la sonnette, une plaque de bronze annonçait la couleur. Il était écrit :
SONNEZ TROIS FOIS UN GROOM VOUS OUVRIRA.
De pire en pire.
L’art contemporain m’intimidait depuis toujours. Avec ses fastes et ses frasques, il avait le chic pour me mettre mal à l’aise. J’ignorais tout des monochromes, et je comprenais mal les enjeux de l’abstraction lyrique. Quant aux happenings, ils avaient le don de me faire rougir de honte.
Je décidai donc d’hésiter doublement.
- Tu as tort, me dit le petit Jack Balance, encore ensommeillé, mais déjà d’aplomb. L’art actuel est formidable. Il est la seule liberté qui nous reste dans un monde d’usuriers. Il n’est que de penser aux performances éphémères de Paul Norvarty.
J’allais lui répliquer vertement ma façon de voir, quand je m’aperçus de mon erreur. J’allais à nouveau trop vite. Je me précipitais sans réfléchir. J’allais mon train sans tenir compte des autres. Jack Balance n’était pas un idiot. Peut-être aurais-je dû l’écouter ?
Toutefois, je restais sur mes positions.
L’art actuel frisait l’insolence. Un vent de folie avait frappé les artistes. Leurs œuvres étaient devenues hermétiques, provocantes, souvent opportunistes, sinon carrément décoratives. C’était un infâme bric-à-brac. On y trouvait le pire comme le meilleur. Le tout, à l’horizontale, à la queue leu leu, sans l’ombre d’une norme. En la matière, on zappait comme des malades. D’une foire à l’autre. D’une exposition à l’autre. D’une vente à l’autre. Toujours au pas de course, de peur de rater la dernière tendance. Sans oublier, le snobisme inhérent aux vernissages et d’un agrément douteux. Andy Warhol avait bien oeuvré : avec le Pop Art, il avait réussi le tour de force de créer un art populaire destiné aux élites. Un paradoxe.
- Essaie de ne pas t’énerver, reprit le minuscule Jack Balance. Ils n’en valent pas la peine. Au fond, ils ne sont pas tous mauvais. Certains sont même de fins connaisseurs.
Justement ! J’abhorrais aussi les « fins connaisseurs ». Avec leurs airs suffisants, ils étaient capables de me mettre hors de moi. A bien y réfléchir, ils avaient quelque chose en commun avec J.B.
Lui aussi pontifiait, quand il ne me faisait pas la leçon.
D’ailleurs, qui était-il, au juste ?
En vérité, un clown affublé d’un faux nez, de lunettes noires, et d’un bonnet portant cette inscription : THERAPY.
Son obsession était de devenir un homme à part entière. Ce qui était, évidemment, impossible pour un personnage de fiction. Il en découlait un drame incessant, lancinant, fatigant au possible. D’autant que Jack Balance entretenait des relations conflictuelles avec son Créateur.
On lit dans le Boz que ce dernier le voulut muet et affligé de plusieurs produits dérivés : pancartes, sifflets, gestuelles étranges et énigmatiques.
Mais, on lit dans le Boz aussi autre chose : qu’Il (le créateur) lui attribua, pour se complaire, une part résiduelle de liberté. Sinon, où serait la difficulté, et partant, le plaisir ? Il apparaissait, en effet, que son Créateur avait créé maintes autres créatures outre J.B. Il s’en déduisait qu’occupé par celles-là, oublieux de celle-ci, Il omettait parfois de tout contrôler. Le Boz décrit nombre d’occasions où Jack Balance faillit l’emporter. Il prenait alors la parole sans pouvoir s’arrêter. Une logorrhée non dépourvue d’intérêt qui nous parlait de nous, de nos peurs, de nos désirs, de nos amours et de nos déceptions. Une logorrhée agréable à entendre. Une logorrhée qui pouvait pourtant être interrompue aussi sec. L’instant était sidérant et laissait souvent notre héros bouche bée, au milieu d’une tirade. Régnait alors un silence écrasant entrecoupé d’une voix tonnante, jaillie d’un énorme portable. C’était par son intermédiaire qu’ils communiquaient entre eux.
- Ce portable m’a toujours déplu, commenta J.B. Il est trop gros et très mal réglé. Quant à ma soi-disant logorrhée, c’est tout à fait exagéré. Mes discours n’ont jamais duré plus de cinq minutes.
Ce disant, il s’était redressé et tentait, tant bien que mal, de ne pas se prendre les pieds dans une allumette.
J’en profitai pour en craquer une et allumer une cigarette.
- C’est mauvais pour la santé, me dit le petit J.B.
Je ne tins pas compte de sa remarque.
Au lieu de cela, j’arrondis les lèvres pour éjecter un rond de fumée.
Celui-ci s’étira, s’allongea, et alla se perdre à proximité de la maison d’à côté.
- Toi et tes sermons, dis-je. Tu n’arrêteras donc jamais ? J’aime fumer, voilà tout ! ça me calme les nerfs.
Incapable de répondre, Jack Balance donna du sifflet et leva une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Si tu continues, tu attraperas un cancer aux poumons. »
Cependant, à l’intérieur de la fondation, le bruit avait atteint son comble.
Exclamations joyeuses. Cris d’admiration. Parlotes d’érudits. On se serait cru dans une basse cour quand le coq est en rut. A se demander ce qui s’y passait.
- Il doit s’agir d’un vernissage, dit J.B.
- Un vernissage ?
- Oui, un vernissage. Si tu veux tu peux entrer. Personne ne t’en empêchera.
- Mais je ne suis pas invité.
- ça n’a aucune espèce d’importance.
Pour moi, c’en avait une. J’avais beau être le Scribe du Boz, je voulais rester poli. C’était peut-être ringard, mais je tenais aux bonnes manières.
Elles me permettaient de survivre dans un monde de rustres.
- Allons, vas-y ! dit J.B.
- Je n’ose pas. Je suis trop timide.
- Tu me l’as déjà dit.
- Je ne le dirai jamais assez, répliquai-je, en rougissant jusqu’aux oreilles.
Lorsqu’il me vint une idée.
A deux, ce serait plus facile.
Avec Jack Balance à mes côtés, je pourrais tenter le coup.
Seulement, J.B. était trop petit.
Il était si minuscule.
Un vrai lilliputien.
Les critiques d’art auraient tôt fait de s’en prendre à lui.
Je n’avais pas davantage confiance dans les collectionneurs. Ils n’en feraient qu’une bouchée, entre deux zakouskis et un verre de champagne.
- Alors ? demanda J.B.
- Rien à faire. Tu n’es pas assez grand.
- Ce n’est pas grave. Tu n’as qu’à m’allonger. ça ne devrait pas être très compliqué.
- Tu parles.
L’idée n’était pourtant pas mauvaise.
Mais, comment faire ?
Je ne m’appelais pas Merlin.
Je n’avais rien du magicien capable d’endormir les grenouilles pour les transformer en princesses.
Je n’étais qu’un pauvre scribe, en costume rayé et cravate rose.
- Justement ! s’exclama J.B. C’est tout ce qu’il nous faut. Tu es un merveilleux écrivain. Ça devrait suffire.
Ce fut le déclic attendu.
La solution me vint d’un coup.
Il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures.
Il n’y avait pas à se torturer les méninges.
C’était beaucoup plus simple.
C’était même d’une simplicité désarmante.
CE QUE JE VOULAIS, IL ME SUFFIRAIT DE L’ECRIRE !
Mon imagination ferait le reste.
Dès lors, j’écrivis.
J’écrivis que Jack Balance croissait.
Et, Jack Balance commença à croître.
J’écrivis qu’il se développait.
Et, Jack Balance de se développer.
J’écrivis qu’il ne devait pas dépasser 1m70.
Et, Jack Balance d’obtempérer.
On imagine mal l’ivresse ressentie par l’écrivain en de telles occasions. Il dispose d’une totale liberté. Personne ne s’aviserait de lui donner des conseils. Ses caprices sont rois. Il est tout puissant. Il est l’empereur de la feuille blanche, qu’il remplit comme bon lui semble. J’aurais pu, par exemple, transformer J.B. en girafe ou en croque-mort. A moins d’en faire un pachyderme gros comme un cargo. Ou encore : par ma seule volonté, j’aurais pu le métamorphoser en pygmée, voire en un Jivaro réducteur de têtes. Grisé par mon pouvoir, je me contentai d’une aventure aérienne.
Oui.
Vous avez bien lu.
Au demeurant, observez ce qui se produit.
J.B., et moi-même, devenons très légers.
Nous nous soulevons de terre.
Nous prenons de la hauteur.
Nous nous envolons.
Nous flottons dans l’atmosphère, la main dans la main.
- Bravo ! applaudit J.B. Je savais que tu réussirais. Ta plume fait des miracles.
Nous voguions à présent parmi les nuages, charmés par l’événement.
- On se croirait dans un tableau de Chagall, dis-je.
- Laisse tomber les références. Elles ne peuvent que nous encombrer.
- Chagall n’est pas une référence. C’est un grand peintre.
- On croira que tu l’imites.
- C’est faux. Je me contente de l’adorer.
- Continue, et tu risques un procès pour plagiat.
- Le ciel appartient à tout le monde.
Nous discutions donc des mérites de l’influence réciproque, de la suggestion, de l’imitation inconsciente et de l’hypnose, quand, un brusque coup de vent nous ramena à la réalité.
Celle-ci se trouvait être le toit de l’immeuble voisin.
- Nous allons passer par là, dit J.B. Du moins, je l’espère.
Il nous montrait quelques tuiles déplacées et un trou de 70 cm de large.
- J’espère être assez mince, dis-je. Sinon, gare. On pourrait rester coincés.
Je regrettais déjà mon repas d’hier soir : des spaghettis « carbonara », saupoudrés de parmesan ; suivis d’un « osso buco » nappé de jus de viande ; suivi d’une portion de « Bel paese » ; suivi d’un « tiramisu » rehaussé au cognac ; suivi d’un « espresso » ; suivi de mignardises ; suivies d’un excellent « limoncello » parfumé à la fraise.
Un vrai désastre pour la ligne.
- Il faudra toujours que tu exagères, remarqua J.B. en se laissant glisser dans l’ouverture. Hier soir, il n’y avait plus de limoncello et tu n’as pas pu boire d’espresso, car la machine était en panne.
« La belle affaire ! me dis-je. Comme si cela changeait quoi que ce soit ! »
A écouter :
Ce chapitre, Mon premier personnage - Jack Balance, raconté et commenté par Julien Friedler
A lire/voir :
La performance de Jack Balance, à Ostende (août 2007) - sur www.beboz.org
Jack Balance en images (Galerie du Boz)
25 septembre 2006 at 14:07
[…] Stop. Miroir en images. Petite souffrance matinale. Pluies diluviennes sur Beyrouth. Ce ramassis de conneries, c’est d’eux que je le tiens. Il faut que je m’en débarrasse. Par dessus à grands bords jetés. Tout jeter la métaphysique avec. Non pas la métaphysique ! La faire renaître. Il faudrait que j’en parle avec. Oui vous savez avec Jack . Il est perdu au fond de sa boîte , il se retourne, convulse avant l’étincelle. Merde. Et le scribe ? Où est-il ? Je veux ses mots, boire ses paroles. Extase des lettres, joutes. Mince j’ai perdu une voyelle ce matin. Cette pluie. Et cette boîte à images qui déversent son flot de conneries. Beyrouth. Bombardé à nouveau. Immeubles en fuite. Atelier des désordres. Poussières de rires. Joies en berne. Il faudrait que j’en parle au Scribe . Une bière avec Jack sur la place des martyrs du Lycée Buffon. Il y aurait toujours ces notes assourdissantes. Pas une sonate de Bach. Juste celle des chars Leclerc. À Beyrouth, il faut avoir la Leclerc attitude. C’est mode. Du noir au Kaki, du blanc au gris. Parti pris sur la religion. Revenir à l’essentiel. La métaphysique. Celle qui vient après la physique. Celle sans arme. Celle des idées, des contemplations de travers. Celle des renversements hypothétiques. Celle des métamorphoses. Miroir. […]
27 septembre 2006 at 9:02
[…] Je n’aime pas parler. Me découvrir. En tout cas je n’aimais pas ça. Y-a t-il plus bel endroit que ma boîte d’allumettes ? Je ne le pense pas. Mais là tout semble changer. On m’expose mais je m’exprime. Je vis. Je me sens grandir, tel étiré par la volonté du scribe . Il m’attire, il me pousse. […]
28 septembre 2006 at 20:59
[…] Ici, les muets vocifèrent et l’on s’habille de miroirs . […]
1 octobre 2006 at 13:01
[…] MON PREMIER PERSONNAGE : JACK BALANCE […]
1 octobre 2006 at 21:16
[…] Dans le GLC un texte s’y réfère explicitement. Il s’agit d’une explication du segment 32 contenu dans “Mon premier personnage”. On y découvrira les motivations profondes de la société du Boz et la façon dont celles-ci trouvent à s’incarner. […]
4 octobre 2006 at 9:53
[…] Jack Balance a plusieurs figurations : personnage central du Livre du Boz, sculpture ou peinture, héros d’une BD, il figure également sur des produits dérivés tels par exemple des T-shirts. Clown métaphysique, réduit par son créateur à n’être qu’un personnage, il aspire à devenir un homme à part entière. Cette photo est extraite d’une installation intitulée Les Innocents présentée en 2002 à la Fondation Mudima à Milan, en 2003 à l’Espace de Retz à Paris et en 2004 dans le cadre du Festival des Flandres. […]
17 novembre 2007 at 12:38
[…] > La galerie de Jack Balance (sur www.spiritofboz.org)> Le Scribe rencontre Jack Balance (dans le premier chapitre du Livre du Boz et dans le premier épisode du podcast audio du Livre) tags:art belgique bouteille Galerie jack balance julien friedler ostende performance plage questionnaire tour du boz en 80 ans […]
15 mars 2008 at 12:16
[…] > Le Scribe rencontre Jack Balance (dans le premier chapitre du Livre du Boz et dans le premier épisode du podcast audio du Livre) […]
15 mars 2008 at 12:22
[…] > Le Scribe rencontre Jack Balance (dans le premier chapitre du Livre du Boz et dans le premier épisode du podcast audio du Livre) […]