“L’hilarante tristesse de Julien Friedler”

Article paru dans "Le Soir" du 10 octobre 1985, à l’occasion de la parution de L’ombre du Rabbin.

"Non, ce livre n’est pas traduit de l’hébreu, ni du yiddish, ni du polonais, ni, éventuellement, de l’américain. Il est écrit en français par un auteur belge, mais il est probable qu’avant longtemps il aura sa traduction en hébreu, en yiddish, en américain et, pourquoi pas ?, en polonais, pour ne pas parler d’autres langues encore où il fera beaucoup d’heureux.

C’est un merveilleux recueil de nouvelles, imprégné de traditions juives, dont la fantaisie renoue avec tout un passé culturel, dont l’humour, souvent irrésistible, évoque Agnon et Malamud et où l’émotion est omniprésente, comme chez Singer.

L’Ombre du Rabbin est une révélation et son auteur Julien Friedler, qui avait fait paraître assez discrètement, il  y a trois ans, un premier livre intitulé Mosaïque, n’a pas fini de faire parler de lui.

La plupart de ces récits sont des fables, elles ont pour protagonistes autant d’êtres humains que d’animaux, et même une huitre, crustacé rarement recruté par la fiction, dont nous est contée la déportation et le martyre dans cet effroyable théâtre d’atrocités qu’est une cuisine de grand restaurant parisien.

La liberté d’affabulation de Julien Friedler est totale : il va jusqu’à situer l’une de ses histoires dans une bouche, où il nous fait élire domicile jusqu’au moment où un grand cri est éructé. L’un des personnages est un fondeur d’or, qui fut lui-même victime du processus qu’il fit subir au précieux métal, puisqu’il se trouvera un jour transformé en colle et en savon, mais finit par se réjouir de ce sort, qui lui permet de prendre ses distances d’un hallucinant carnaval où les douches arrosent les participants de confetti…

On y perd joyeusement son hébreu, à suivre les péripéties qu’imagine Friedler, qui se moque des catégories du temps, de l’espace, du réel et de l’imaginaire, qui fait surtout une confiance absolue au langage, et jongle avec les associations, les connexions, les connotations, en virtuose qu’il est, comme l’un de ses personnages, de la "guématria", technique qui admet toutes les correspondances entre lettres et chifres, et ce jusqu’au délire.

Ce Livre bourré jusqu’à la gueule d’idées et de trouvailles se lit, en plus, comme une bande dessinée - Friedler est aussi expert en onomatopées que Franquin - et divertit à chaque page. Il est vrai qu’il est un ancien dicton juif que la tristesse est un péché…"

 

D’autres articles allaient suivre, élogieux pour la plupart. Cependant, la promesse ne sera pas tenue.

Pour des raisons anecdotiques, d’abord (un mariage, un enfant, la nécessité de gagner son pain) mais aussi, pour des raisons plus profondes, tenant à notre rapport à la littérature. La structure que nous cherchions, apte à faire éclater le roman traditionnel (que nous tenions déjà pour obsolète) se défilait, nous faisait faux bond. Nous avions beau nous évertuer, rien n’y faisait : nos récits continuaient à se dérouler de façon classique, en racontant des histoires qui nous désespéraient.

De guerre lasse, nous changeâmes alors notre fusil d’épaule. Il allait en résulter un livre, d’un autre genre : Psychanalyse et neurosciences (Paris, PUF, 1995). L’année précédente nous avions fondé « La Moire » (un centre d’étude sur l’appareil psychique), dans le but avoué de remettre sur le fil le principe même d’une Institution psychanalytique. Ceci, sans préjuger de l’essentiel ; à savoir : la recherche d’une spiritualité moderne, adaptée à nos sociétés en pleine mutation

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