Lettre 2

ShamanAprès avoir posé les cinq piliers sur lesquels repose l’univers du Boz (la théologie, la philosophie, la psychanalyse, les arts plastiques et les savoirs pratiques) il nous paraissait intéressant de signaler les trois temps présidant à son élaboration.

1) Le temps de la création :

Echelonnée sur plus de trente ans (l’affaire débute en 1975 par un article paru dans les Annales de Philosophie de l’Université Libre de Bruxelles, intitulé « Jules Lequier ou la question du savoir divin »), l’œuvre s’édifiera peu à peu, livre après livre, tableau après tableau, avec en contrepoint des prises de parole sporadiques, des interventions minimales dans les médias, une praxis solitaire de la méditation, couplée à une analyse « en continu » de la vie intérieure.

Nous menions alors une vie quasi monastique, vouée à une création qui, paradoxalement, se déroulait par-devers nous.

Loin du démiurge, volontaire, façonnant son ouvrage à la force du poignet, nous nous révélions être un lieu de passage, l’occasion inconsciente d’une mise à jour. L’œuvre nous habitait et se construisait d’elle-même, par-delà les vicissitudes et les aléas d’une vie. A son confront, nous étions davantage son enfant qu’un père fondateur. Il nous aura d’ailleurs fallu attendre l’année 2006, pour en découvrir le leitmotiv : l’édification d’une spiritualité moderne, non sectaire, adaptée à nos sociétés en constante mutation. Une prise de conscience dont le caractère sidérant allait bouleverser notre existence et promouvoir une nouvelle attitude à l’égard du monde extérieur.

2) Le temps de la diffusion :

La question se posa alors de façon claire : Y avait-il, oui ou non, une œuvre ? Dans l’affirmative, fallait-il, oui ou non, la défendre ? Si oui, comment ?

Les réponses se formulèrent peu à peu en une sorte de long rêve éveillé, proche du fantasme, tout au long du mois de janvier 2006. Ce fut une lente perlaboration de l’acquis, non dépourvue d’esprit critique, mais dont l’issue ne laissait aucun doute : une affirmation brutale et sans compromis de la nécessité de se surmonter.

Nous n’avions plus le choix.

Il fallait sortir de la caverne et rejoindre nos congénères.

La « tour d’ivoire » s’était effondrée, nous abandonnant à nous-même, face à une solitude effarante.

Seul.

Cette fois, nous étions vraiment seul, condamné à aller vers l’Autre, pour l’instruire d’un parcours somme toute atypique. Nous n’avions plus d’autre alternative : désormais, il fallait s’assumer, aller de l’avant et devenir le pèlerin que nous n’avions jamais voulu être.

Défendre son œuvre revenait à la diffuser auprès des tiers, en acceptant d’entrée de jeu leurs critiques, leurs commentaires, et leurs contributions. Ceci, à mille lieues d’une « bonne parole », fermée sur elle-même, condescendante, et dogmatique. Mais aussi : à mille lieues d’une fausse modestie, hypocrite et sujette à caution.

Défendre son œuvre revenait aussi à s’exposer, à risquer son prochain dans toutes ses dimensions (parfois venimeuses – car, finalement, pour qui se prend-il, celui-là ?).

Prudent, nous nous projetâmes alors dans l’avenir. Car, combien de temps fallait-il consacrer à ladite « diffusion » avant qu’elle ne nous imprègne pour nous transformer en un vil courtisan avide de succès ?

« Quatre ou cinq ans, au grand maximum », nous susurra une voix, en notre for intérieur. « Si D. veut », ajouta la même voix, au fait de notre fragilité, des difficultés encourues, et du mal être qui nous incombe. « Car après, tu n’en auras plus la force » insista la même voix, décidément trop lucide.

Dont acte.

« Et pourquoi pas ! Cette voix pourrait bien avoir raison » me dis-je, avec l’impression très nette d’avoir un caillou dans la chaussure.

Le fait est que j’allais devoir avancer cahin-caha, avec moult difficultés, en risquant la chute à chaque pas, comme il convient à l’auteur d’un livre portant ce titre révélateur : La Légende du boiteux (rebaptisé par les PUF en Psychanalyse et neurosciences - « Faute de quoi les libraires vous placeront au rayon kinésithérapie », me fut-il dit).

3) Le temps de la transmission

Débutée il y a plus de trente ans, sur un mode mineur, nous formulerons ici le vœu qu’elle puisse se poursuivre et se développer sur les dix années à venir.

Il y serait question de la « substantifique moelle » d’un travail trop bien achalandé. Il y serait question d’un petit groupe d’amis (il ne nous faut pas beaucoup de monde) que le Boz aurait réellement interpellé. Il y serait question d’une vision de notre avenir, extrapolée, esquissée, et développée à partir des avancées précédentes. Mais, il y serait surtout question d’une Transcendance, vouée à l’étrange songe d’un Acte fondateur – car, en définitive, soyez-en rassurés, si le Boz devait perdurer, croître et s’enrichir, nous n’y serions pas pour grand-chose.

A peine, aurons-nous été un léger souffle, un geste suspendu, une vague tentative avant… que ne débute la fin.

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